Day 79

 

C'est l'heure du départ et c'est encore une fois difficile de quitter un tel endroit. Je promets à Sally de repasser si j'en ai le temps et démarre ma prochaine étape sous la pluie. L'objectif est d atteindre la seconde hut aujourd'hui et grâce aux conseils de John ca devrait se faire rapidement. Enfin c'est ce que je croyais. Car la pluie et la boue transforme les 6-7h attendue en 9h. Les montées et descentes sont très raides. John m'a expliqué que la NZ est un pays géologiquement récent donc il n'y a pu eu d'érosion comme en Europe, c'est donc comme si toute les montagnes avaient été compressées. C'est donc hard. Les tararua ranges sont classées “hard tramping”. Pour donner une idée je pense que les pires moments de rando que j'ai eu en France ou ailleurs, genre les moments les plus difficiles des GR seraient classés “easy tramping” voir “tramping” à la limite. C'est donc tard le soir, trempé et très fatigué que j'arrive à la hut. Heureusement les premiers arrivés ont fait un feu et ça fait du bien. Demain est censé être bien pire au niveau de la météo.

 

Day 80

 

J'ai déjà dit auparavant que certaines fois après une rando, je me disais “tiens! C'était quand même un peu dangereux aujourd'hui” et bien c'était rien. Aujourd'hui je me suis vu mourir. Je dis pas ça pour faire du drama ou pour la figure de style, non aujourd'hui et pour la première fois de ma vie j'ai vraiment cru que j'allais mourir. C'était déjà tellement éprouvant hier que je change mon plan d atteindre la 4e hut pour viser la 3e à 3h de marche selon John, 4-5h selon les trail notes, 6h dans la réalité, pour 8km. Comme hier c'est dans la boue et les nuages donc aucunes vues mais aussi très peu de visibilité. Je vois le 1er signe indiquant la hut à 4h. 1h30 après je vois les 1ers faire demi tour, ils ont atteints le sommet et le vent est trop violent pour continuer. Je décide de continuer malgré tout et c'était pas le bon choix à faire. Après 2h j'atteinds le sommet à mon tour et voit le 2nd signe indiquant la hut à 4h….attend il y a 2h c'était déjà 4h! Ils fournissent la vaseline sur le trail ou je dois amener la mienne! Bref pour atteindre ce sommet il y a eu des moments d'escalade, jamais évident avec un sac de plus de 25kg, mais surtout le vent. Vent constant avec des rafales à plus de 100km/h. J'ai du mal à tenir debout et c'est encore une fois un moment où j'aurai du faire demi tour. Mais je me dis qu'après dans la descente le vent devrait se calmer. Erreur, il va devenir plus fort. J'ai rarement eu l'occasion de pouvoir voir le vent et bien aujourd'hui c'est fait. Le vent est une telle force qu'il en devient visible à l'oeil nu. Je dois me mettre à 4 pattes à certains moments pour continuer à avancer. Me disant que le pire est derrière moi je continu à avancer malgré tout. Encore une fois erreur, la partie derrière moi je la connais, je viens de la faire, celle devant moi est un mystère et peu très bien être pire. Elle le sera. Le vent redouble d'intensité, les bourrasques sont tellement fortes que cette fois je ne peux pas lutter contre et tombe en dehors du sentier. Par chance ce n'était pas trop abrupte à cet endroit. Je peine à me relever et continue. Cela se produira 2 autres fois. Je dois également enlever mes lunettes car avec le vent dans les nuages remplis d'eau je ne vois rien, et pour la première fois depuis bien longtemps je vois mieux sans. C'est très éprouvant, je suis mort de fatigue mais je ne peux pas m'arrêter. A cette latitude et à cette altitude (1400m) avec ce vent, la température chute à zéro, il gèle. Je fais un arrêt derrière un rocher à l'abri pour manger une barre de céréale et tremble comme une feuille après 2min d'inactivité, sous les premiers signes d’hypothermie. Je continu, et tombe plusieurs fois, parfois à cause du vent, parfois à cause de la boue, et je ne sais pas si qqun est derrière moi. Je pense que si il m'arrive qqchose, me tordre le genou en tombant par exemple, et bien ca signifie la fin. Pas juste du trail mais de mon existence. J essai de comprendre ce que ça signifie vraiment, la fin de Tom Jenkins sur cette planète. Et je n'y arrive pas vraiment. Tout ce à quoi je pense c'est faire une vidéo, avec un message d'adieu pour la famille et les copains. Du coup je pense aux bons moments passés, et je me dis que merde je vais en manquer plein. Je pense à cette mignonnette de vin rouge dans mon sac et que si je dois partir aujourd'hui bah au moins je partirais pas sobre comme un con et que ça ferait rire les potes. Et puis je me dis que non, je ne vais pas mourir aujourd'hui et je me le répète à voix haute “non je ne vais pas mourir aujourd'hui” même si la c'est pas vraiment moi qui décide. Bref je continu à avancer. Je me dis que le pire est derrière moi et que je suis en train de le faire, de réussir, de sortir vivant de cette merde, quand la pluie décide de faire son apparition. Je suis déjà trempé par l'humidité, mais ce que j'avais pas imaginé c'est qu'avec la température et le vent, c'est pas des gouttes d'eau mais des petits morceaux de glace qui me fouettent le visage. Juste quand je pensais que ça ne pouvait pas être pire, mais “non je ne vais rien lâcher aujourd'hui”. Je cri aussi plusieurs fois...je ne sais pas vraiment pourquoi, c'est juste que sur le moment j'en avais envi, ou besoin. Je continu. Je suis encore une fois à 4 pattes quand levant mon blaire j'aperçois ce que je pense être des arbres (je ne suis plus vraiment sur de rien à ce moment la), ce qui signifie le bush, ce qui signifie protection. Je presse jusqu'à atteindre la couverture des arbres, et je souri comme un con car je sais que ça signifie que je suis proche de la fin et que j'ai réussi, je suis sorti vivant. 1h après dans le bush (et c'est aussi la première que je suis content que le bush existe) je ne souri pas mais je ris, je vois la hut. Il m'aura fallut 6h et 8km, pour atteindre cette petite cabane de bois pour 2 personnes et sans cheminée cette fois, rien à voir avec le luxe de celle d'hier mais pour moi c'est un vrai palace! Une fois à l'intérieur je me mets nu, essore mes affaires, me sèche, enfile des vêtements secs et prépare du thé, je laisse fonctionner le réchaud à alcool plus longtemps pour réchauffer un peu la pièce. Taylor arrive, il l'a fait lui aussi. On se congratule mais on passe sous silence ce qu'il s'est vraiment passé et ce qu'il nous est passé par la tête à chacun. Pas besoin de le dire on vient de le vivre.

Je ne sais pas comment sera demain, je suis juste content qu'il y ait un demain. Et curieusement je n'éprouve aucune fierté, aucune satisfaction de ce que je viens d'accomplir. Tout ce que je sais, c'est que plus jamais de ma vie, je ne veux revivre ça et ressentir ce que j'ai ressenti aujourd'hui. On dit que la réussite vient de l'expérience, et que l'expérience vient des échecs et des erreurs. Dieu sait qu'aujourd'hui j'ai fais un paquet d'erreurs, qui ne sont pas prêtes de se reproduire. J'imagine que j'ai appris qqchose aujourd'hui même si je ne sais pas quoi ou comment le formuler avec des mots, et pour sûr j'ai gagné en expérience, à moi d'en faire bon usage maintenant.

 

Day 81

 

Woua le soleil! J'avais oublié qu'il existait celui là. N'empêche c'est agréable! Je traverse une très jolie forêt qui renvoie une belle lumière avec les rayons du soleil, et que dire une fois que je sors du bush!! Bah ouais il y avait des montagnes autour de moi tout ce temps! Je peux enfin voir sans le brouillard et les nuages tout ce que j'ai traversé les jours précédents, ce qui m'attend, et l'ensemble du range. C'est spectaculaire. J arrive en début d'aprèm à la hut numéro 4, super jolie et dans un cadre magnifique. Je lunch à l'abri de la hut et même si je me sens bien je décide de rester ici. On va dire que j'ai appris qqchose la veille et je fais attention à mon corps et mon état de fatigue, surtout que la suite est la montée jusqu'au plus haut sommet et surtout la descente qui suit. C'est donc une aprem off et ça fait du bien. 2 américaines arrivent et me disent qu'il y a 2 personnes de plus qui arrivent. Je demande si le mec qui a fait demi tour hier en fait parti et oui c'est le cas, je suis content pour lui. Elles me disent que l'autre mec sera la plus tard car il est lent car malade mais qu'il continu pour rattraper son pote….attend quoi!! T'es pas en train de parler de Nate par hasard! Si si c'est son nom. Excellent! Je suis super content qu'il l’ait fait et de le revoir. Il est dans un sale état et son genou est foutu...ça nous fait un point en commun.

 

Day 82

 

Direction le mont Crawford! On y arrive en 1h30 avec une météo plutôt clémente. C'est pas le super temps de la veille mais c'est suffisant pour offrir qq belles vues. Mais que dire du sommet...c'est à couper le souffle, c'est impressionnant! En y allant je me prends pour Frodo sur sa crête dans la montagne, ou William Wallace dans Bravehart, non je suis le dernier des Mohicans! Mais une fois arrivé au sommet, au dessus des nuages seulement transpercés par les autres sommets environnants, je ressent qqchose de spécial. Aujourd'hui c'est pas Bill Gates ou je ne sais quels milliardaires chinois, l'homme le plus riche du monde, non à cet instant précis c'est moi l'homme le plus riche du monde. Mais pas le temps de rêver très longtemps, il y a encore un peu de route et surtout la fameuse descente. 4km dans le bush pour passer de 1400m d'altitude à 400m...ça va piquer! C'est comme d'hab surtout les genoux qui trinquent entre les glissades, les chutes, et les moments de pure escalade. Mais ça ce fait et après avoir traversé la rivière sur un pont de singe très sympa, on arrive à la hut en début d'aprèm. Une super hut au milieu du bush, au bord de la rivière qui rentre directement dans mon top des huts où j'aimerai rester. On va passer le reste de la journée ici, bientôt rejoint par d'autres trampers ou randonneurs à la journée venant de notre prochaine étape.

 

Day 83

 

Bien! La pluie torrentielle qui tombe depuis la nuit ajoutée à mon genou gauche qui a doublé de volume font que je vais rester au moins la matinée à la hut. Nate est pareil et finalement on va y passer toute la journée. Personne d'autre aujourd'hui donc on a cette grande hut pour nous. On mate un film, on joue au carte, on mange toute notre réserve de nourriture qu'on a mis en commun, on fait des étirements et on se repose surtout.

 

Day 84,85,86

 

On a bien fait, le temps est super aujourd'hui, on est un peu plus reposé, la journée s'annonce donc sympa. Et elle le sera. La fin de la rando nous fait passer entre les montagnes, surplombant les plaines et la rivière qui fait des lacets. Quand j'ai vu ce panorama j'ai pas pu m'empêcher de penser à un paysage des westerns que je regardais ado ou à Yakari. Une grande plaine traversée par un torrent entre les montagnes, où j'imaginais des tipis et des bisons. Plutôt cool. On arrive à la fin du tararua range. On est content d'en être sorti, ça n'a pas été le cas de tout le monde cette année...j'ai une pensée pour eux aussi même si je ne les connaissais pas.

On arrive à la ville de Waikanae, où Nate tente sa chance pour un homestay. Lorsqu'il était blessé dans le Northland il avait appelé un kiwi avec qui il avait travaillé un été aux usa pour savoir si il connaissait qqun pour l'héberger le temps d'aller mieux, sur Auckland. Il avait donc fait la connaissance de Sam un kiwi qui l'a invité à se reposer qq jours chez lui. Chose amusante, la mère de Sam vit à Waikanae, et Nate tente le coup...et ça marche! Et à partir de là ça va être incroyable. On est accueilli chez un couple de retraités Patsi et son compagnon Chris, et on va être traité comme des rois! Non mieux on va être traité comme la famille. Dîner fabuleux tout les soirs, bières fraîches à volontées, longues discussions dans le salon, voyage en ville pour faire des courses et envoyer nos colis de nourriture dans l'île du sud (oui pour l'île du sud certaines sections demandes jusqu'à 20 jours d'autonomie, et on doit donc s'envoyer des parcelles de nourriture au milieu) ce qui demande de l'organisation et ce qui nous aurait pris beaucoup plus de temps sans l'aide de Patsi. Elle me fait faire le tour des magasins pour que je trouve des nouvelles chaussures (oui les miennes sont carbo et ne verront pas le sud). On voulait passer juste un day off mais le 3e jours au matin elle nous dit que le temps est trop mauvais et que l'on doit rester chez eux et partir que le lendemain. On joue à des jeux de société, on regarde des séries et des jeux tv ensemble. Patsi me montre des photos d'elle étant jeune et je suis presque sûr qu'il s'agit de Saumur en arrière plan de ses vacances en France même si elle ne s'en rappelle pas. On mange tous les jours comme au restaurant. Je n'ai pas envi que ça s'arrête!

 

Day 87

 

Malheureusement les meilleures choses ont une fin. Et c'est après un énième full english breakfast que Patsi nous emmène sur la route de notre prochaine rando. Après avoir pris mes coordonnées pour qu'on reste en contact et un dernier hug, je quitte ce qui aura été pour moi (et Nate aussi) ma famille d'adoption.

La tempête de la nuit s'est calmée et le beau temps fait son apparition en début d'aprèm. La journée est parfaite pour notre dernier vrai track dans l'île du nord avec le Paekakariki escarpment. Une courte rando mais qui grimpe sévère en flan de falaise au dessus de l'océan. C'est magnifique!! Et ça s'est fait plutôt rapidement malgré les genoux défectueux (Yep c'est genouillère obligatoire maintenant).

 

Day 88

 

Wellington ou windy welly. Au sud de l'île du nord et connu comme son surnom l'indique pour être une des ville les plus venteuse du monde. On a bien choisi notre moment car c'est plutôt calme aujourd'hui. Hier il y avait des pointes à 160km/h (sa race!)! C'est le moment d'acheter de nouvelles chaussures et de se séparer des anciennes (ce qui m'a fait un peu mal au cœur après tout ce qu'on a marché ensemble, plus de 2000km depuis le temps). Un nouveau cooker aussi et une nouvelle casserole. Wellington est plutôt sympa et à taille humaine pour une capitale avec de vieux bâtiments chargés d'histoire et les cicatrices des violents tremblements de terre, le tout en bord de mer...bref le genre de ville que je peux apprécier. Aussi sympa soit-il ça fait bizarre d'être ici, comme pour Auckland après le Northland. Je viens de terminer l'île du nord et marcher 1700km...merde! Il y a là un mélange de nostalgie pour l'île du nord, ses habitants et tout ce que je viens de traverser ; avec de l'excitation pour tout ce qui m'attend au sud pour ma prochaine étape. On dit sur le trail que l'île du nord est à propos des gens que tu rencontres (et je peux dire que je me suis gavé de ce côté ) et que l'île du sud est à propos des paysages et de toi même. En effet je m'apprête à passer de l'autre côté de la médaille, le même pays mais qui n'a rien à voir. 4 fois moins d'habitants pour une plus grande surface. La majorité du trail au milieu de l'île dans les montagnes loin du peu de civilisation. Bref un trail complètement différent qui va commencer demain! (Ferry 3h30, puis mailboat 3h30 pour atteindre ship cove dans le marlborough sound et le départ du Queen charlotte track)


Ps : l'accès Internet, l'électricité et toutes ces choses “normales” vont désormais être une option ou un coup de chance! Il est donc possible que je ne puisse pas publier sur le blog pendant un moment. Ne vous inquiétez pas et si vous voulez avoir une idée où je suis, les cartes et trail notes que j'utilise sont en téléchargement gratuit sur le site officiel du te araroa trail.